Une nouvelle un peu étrange parue initialement dans la revue L’Ampoule aux Éditions de l’Abat-Jour (Hors-série N°2 – 15 décembre 2017).
Regarde. La lucarne est démontée. Regarde mieux. En son centre – au centre de la lucarne démontée – se glisse un ruban long de velours bleu. Il devrait t’être facile de pénétrer dans la mansarde. Passe de l’autre côté. Entre. Regarde maintenant d’où tu viens. La brillance des étoiles – la lune pleine – la noirceur de la nuit – c’est cela que tu quittes en pénétrant dans la mansarde mais qui sait. Ce que tu vas trouver. À l’intérieur.
Une poupée de porcelaine étale en mille morceaux au milieu du plancher. Elle a poudré le sol de traces comme de craies. Un bouquet d’immortelles poussiéreuses dessine une ombre magnétique sur la vieille tapisserie jaunie. Un chat, sculpté dans le bronze, trône majestueux sur le bureau de bois d’ébène. Des plumes de corbeaux freux. Elles frémissent à peine sous le léger filet d’air qui perce la lucarne. Des plumes encore. Blanches de cygnes peut-être et d’autres plumes. Des solides. Métalliques. D’innombrables crayons de bois, longs, taillés. Le petit taille-crayon comme un roc émerge encore d’une mare d’encre de Chine. A sa droite, très près – tant qu’elle baigne tout autant dans l’encre pourpre – une main, et de l’autre côté d’un parchemin une autre main munie d’une autre plume. La plume suit le mouvement de la main et se tracent les mots tandis que se répand comme une odeur de feu.
Maintenant. Approche. Penche-toi un peu sur les mots naissant de cette plume, naissant de cette main.
Respire, lentement. Respire profondément. Redresse-toi. Vois son visage. Deux pierres d’onyx sont rivées dans son regard. Tu pourrais les voir mieux, si de la main elle écartait les boucles brunes formant rideau devant son front.
Elle ressemble à un ange. C’est ce que les gens disent, un ange. Les gens, ils disent aussi qu’elle joue avec le feu, qu’un de ces jours il lui arrivera des bricoles. Ce qu’ils ne disent pas. C’est qu’ils n’attendent que ça.
Les gens disent qu’elle est belle comme un ange. Ils disent que même lorsqu’elle est malheureuse c’est beau à voir. Parce que ses grands cils retiennent ses larmes comme des perles rondes avant qu’elles ne s’écoulent toujours bien rondes et limpides sur ses joues veloutées.
A croire que ça leur plait de la voir ainsi, la larme à l’œil.
Les gens disent qu’elle a souvent la larme à l’œil et c’est vrai. Ils disent encore qu’il n’y a là rien d’étonnant. Mais personne, jamais, ne lui demande pourquoi elle pleure.
Respire. La fumée qu’exhalent ses lèvres à chacune de ses respirations vient se mêler à la brume qui l’entoure d’un halo de volutes bleutées. Elle tremble. De froid peut-être ou d’inquiétude. L’air pourtant est étonnamment chaud. La flamme de la bougie vacille. Ce n’est pas d’elle qu’émane cette chaleur alors retourne-toi, regarde, là, dans l’angle de la pièce quelques bûches embrasent la cheminée. De là vient la chaleur. Aussi la lumière et les ombres.
Elle, elle tremble. Et de même sa main tandis qu’elle poursuit.
Hume. Les parfums envoûtants de la nuit se confondent. L’odeur de bois brûlé de l’encre renversée d’une peau couleur de lune. La mansarde chavire prise d’étourdissement. Elle, elle résiste – il semble – au besoin impérieux de basculer en avant mais son crâne se fait lourd, si lourd, regarde attentivement on dirait que sa tête s’en va venir se fracasser, si lourde, sur la page plus d’à demi blanche.
Tu peux peut-être t’immiscer dans ses pensées. Rien qu’un peu. Savoir qu’en cet instant rien ne saurait l’en empêcher. Rien ne peut rien ne doit. La troubler pourquoi pas. La ralentir si c’est à peine pourquoi pas. L’empêcher, sûrement pas. Observe mieux. La détermination sur ses traits tu peux la lire, n’importe qui le pourrait.
Elle serre le poing. L’autre. Celui qui n’écrit pas. La pression au sein de la paume transite. Influx de nerfs et d’énergie. Remonte dans le coude l’épaule le cou. Sa tête se redresse comme sous l’effet d’un très léger choc électrique. L’impulsion bientôt va se transmettre à l’autre main. Celle qui écrit. Le temps pour toi de t’éloigner d’elle. Oui. Approche-toi du feu. Regarde les flammes. Le froissement de sa robe tu ne peux que l’entendre – tu ne la regardes pas, tu regardes le feu mais tu te souviens tu l’as vue sans la voir, sa robe. Elle a dû être chatoyante de velours, de soieries. Avant.
Un soupçon de voix s’élève c’est elle. Qui chuchote pour toi. Les mots qui viennent de s’élancer sur le papier.
Un mouvement de recul. Respire. Ferme les yeux un instant. Imagine.
Elle pourrait devenir ton amante. D’autres avant toi tant d’autres l’ont pensé, l’ont convoitée. Imagine.
Elle, dansant sous les rayons chauds du soleil. Elle, ondulation frisson, elle. Et tant d’autres à la fois. Accroche-toi, tiens-toi bien c’est toi maintenant qui pourrais chavirer. A la trop regarder.
Le cri du chat-huant lui fait comme un sursaut. Elle lève les yeux de la page à demi, cette fois, à demi remplie. Sa main droite s’en éloigne à peine. Se pose sur le bois d’ébène. Les doigts repliés ne lâchent pas la plume. Son regard vers la lucarne tente de deviner les silences de la nuit. Sa main gauche s’anime se lève quitte le bureau se lève encore et vient effleurer une des boucles brunes. Puis l’attrape. La déplace et l’accroche là, juste derrière l’oreille.
De l’encre a coulé de sa main.
Le long de son poignet et sur la boucle brune.
C’est très fugacement qu’elle dirige son regard vers la mare d’encre pourpre. Très fugacement qu’elle note l’avancée de l’immersion du petit taille crayon. Et c’est très lentement qu’elle reprend, mot après mot, son récit.
Pourtant.
Sa tâche n’est pas achevée. C’est elle à cet instant qui clôt ses paupières et penche en arrière la tête. La redressant elle aperçoit – ou bien c’est toi qui la vois – la fontaine. Posée sur un guéridon qu’on dirait de cristal, un verre lourd à son pied. C’est cela dont elle rêve mais elle sait bien qu’elle n’aura pas la force.
Toi. Fais le pour elle. Verse l’absinthe dans le verre et ouvre la fontaine. Goutte. Après goutte. Regarde. Ce n’est pas ton regard qui se trouble c’est l’alcool dans le verre. Regarde-là. Elle. Elle sait. Là, maintenant, c’est suffisant. C’est prêt. Porte le verre à tes lèvres. C’est de cela dont elle rêve. Fais-le. Pour elle. Le verre est lourd. L’alcool se diffuse, goutte après goutte.
Savoure. Tandis qu’elle, dans un soupir très léger mais dans un soupir très profond, se penche sur le parchemin.
Ressens. L’alcool qui se diffuse dans le sang mais, ne chancelle pas, pas avant elle. Elle qui clôt les paupières et dont la tête de nouveau bascule dans un soupir profond. Elle qui pourtant doit achever mais comment, il se fait tard, il se fait froid, il se fait, bientôt, trop tard.
Tandis qu’elle cherche le fil du récit qui lui échappe, la lune ronde apparaît derrière la lucarne. Elle se redresse. Il faut finir alors écoute.
S’élève en elle une symphonie de voix entremêlées.
Elle tend l’oreille, prête à les accueillir. Ce sont des myriades de voix, et ce sont toutes celles avant elle toutes celles après elle qu’elle entend – elle en est convaincue – car les mots s’assemblent d’eux-mêmes, tissant des phrases venues des entrailles de la terre, conçues un jour pour elle se dit-elle, pour elle seule. Sa main s’anime. La plume devient éclair, d’un coup le vent s’engouffre par la lucarne ouverte et souffle la chandelle.
Nul besoin de cette flamme, la lune est là qui l’illumine et puis.
Elle a les voix de toutes celles au bord des lèvres.
Elle tremble trempe sa plume dans l’encre carmine à même le bureau de bois d’ébène.
Regarde. L’obscurité envahit peu à peu la mansarde. Les flammes dans la cheminée deviennent braises. La lune s’en va poursuivre son chemin par-delà la lucarne démontée.
Elle n’a pas ravivé la chandelle.
Regarde le plancher de bois. Les fragments de porcelaine éparpillés disparaissent de ta vue. Celui-ci d’abord puis celui-là. Regarde, sur la tapisserie, comme l’ombre des immortelles s’estompe.
Les plumes noires, plumes blanches se confondent bientôt. Qu’importe. La main munie de la plume qui écrit trace ses derniers mots.
La lune a passé.
Tu peux distinguer encore devant la lucarne la silhouette d’un chat de bronze posé sur un bureau. Et comme happé par le ciel constellé d’étoiles le ruban bleu de velours s’envole. Tu peux le suivre du regard, un temps, avant qu’il disparaisse.
abonnez vous
Merci Claire, pour l’article et la newsletter !
Chouette, ça marche !!! Merci Claudine