(Re)Fouler la terre

Il y a un monde entre la terre et l’asphalte. Peut-être même qu’il y a tout un tas de monde entre l’asphalte et la terre. Tellement ça n’a rien à voir.

Pourtant. L’asphalte est faite de poussières de terre. Alors entre les deux, entre terre et asphalte, il se passe quoi, quel genre de métamorphoses les éloigne tant que l’une n’est plus qu’un très lointain écho de celle dont elle est née ?

Je marche dans la ville.

À un moment, parce que c’est le bon moment et que je suis vraiment là où je passe alors je ne peux que le sentir.

Il y a un décrochage.

Un interstice dans l’uniforme de la ville.

Parce qu’ici va savoir pourquoi un trottoir, non juste un bout de trottoir offre au passant de la terre. De la terre pas mélangée. De la terre pas transformée. Juste de la terre et l’herbe qui pousse dessus.

Mais à quel point ce bout de trottoir change tout !

Là, mon pied foule la terre. Ressent sa souplesse. Mon corps là fait corps avec le sol qui le porte. Ça résonne. Ça pétille. Ça vit. Ça ne dure pas longtemps, juste le temps d’un court bout de trottoir mais ça connecte.

Et quand je quitte ce petit bout de terre pour retrouver le trottoir polissé.

Là, mon pied refoule la terre. Ou même il n’a plus pied, oui il perd pied. C’est maintenant la terre qui le refoule. Mais non ce n’est pas elle en vrai la terre ne refoule pas nos pas en vrai la terre fait corps avec nos corps. Mais pas là.

Pas à travers l’asphalte. Pour faire l’asphalte on a dépouillé la terre pour faire l’asphalte on a creusé explosé la terre pour faire l’asphalte on a cassé concassé la terre pour faire l’asphalte on a enfermé déplacé la terre pour faire l’asphalte on a encore creusé foré la terre pour fractionner le pétrole pour faire le bitume pour faire l’asphalte on a souillé la terre avec le bitume extrait du pétrole dérobé à la terre.

On l’a étalée sur le sol et ça a recouvert la terre et alors nos pieds n’ont plus senti. Terre refoulée.

Chemin forestier

 Alors que.

Quand nos pieds foulent la terre

Ils sentent l’infinité de ses textures et la façon dont elle répond

Même si on va trop vite

Même si on n’y prête pas d’attention

On sait le sec

On sait la boue

On sait l’herbe gelée

Le sable chaud

On sait les sons que ça fait à l’oreille

On peut effleurer des brindilles

Courir dans les flaques d’eau

Écouter les feuilles mortes

Soulever la poussière

S’enfoncer dans la neige

Sentir les sols

Sentir tous les sols du monde

Entendre

Chanter la terre

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